jeudi 22 juillet 2010

Trop de monde

Trente-huit ans de mariage ! Est ce que vous vous rendez compte de ce que ça représente ? Trente-huit ans à servir, à cuisinier des repas, à laver et à repasser du linge. Et tout ça pour qui ? Pour mon mari ! Courber l’échine devant Monsieur, acquiescer à toutes ses volontés et ses désirs sans piper un mot. Trente-huit ans de bons et loyaux services signés devant Monsieur le Maire et Monsieur le curé sans jamais s’entendre dire un merci ou un s’il te plaît. Juste des mots aboyés du matin au soir « quand est ce qu’on mange », « où sont mes lunettes », « je trouve jamais rien dans cette maison ». Mais le pire, c’est cette même phrase qu’il n’a jamais cessé de répéter. Le matin, la radio collée à son oreille, il écoute les informations. Aux mots crise, chômage, licenciement, il pose bruyamment son bol de café et déclare solennellement « tout ça, c’est parce que y’a trop de gens sur cette planète ».
Je m’éclipse, je le laisse parler tout seul. Je secoue la tête de désespoir car même pour les séismes ou les tremblements de terre, il n’a que ces mots à la bouche. Depuis deux ans qu’il est à la retraite, son acrimonie n’a fait que s’empirer. Quand il travaillait, il se plaignait pour tout et pour rien. Ce sont les gars des syndicats qui étaient contents, il était toujours le premier dans les piquets de grève. Tout juste s’il savait pourquoi il était là et pour quelle cause, il criait à plein poumons des slogans. Déverser son fiel lui suffisait. Ma matinée, je l’occupe à aller faire quelques courses pour lui préparer ses repas. Pendant que j’épluche les légumes, il lit le journal et ne cesse de ronchonner. Il peste, se gratte la tête et ensuite il prononce sa phrase fétiche. A le voir, on le croirait devant une assemblée quelconque buvant comme du petit lait ses paroles et applaudissant sa conclusion finale. Heureusement pour moi, je travaille à partir de 12 heures trente, j’échappe donc à la grand’messe télévisuelle de treize heures.

Le soir, il remet ça comme un vieux disque bloqué sur le même sillon. Il charrie son aigreur, il la cultive et la sème partout. J’étouffe de cet air vicié. Dans six mois, je serais à la retraite. Je devrais être contente et bien non. Les voyages resteront des espoirs que j’aurais nourris inutilement pendant des années. Monsieur ne va pas bouger de chez lui. Aller autre part et pour faire quoi ? Constater qu’il y a trop de monde partout. Il a brisé mes rêves, avorté mes désirs. Nous n’avons pas eu d’enfants car il n’en voulait pas. Il m’a ôté cette chance de voir mon ventre s’arrondir au fil des mois, de cajoler et de donner de l’amour. Pourquoi je ne l’ai pas quitté ou pourquoi suis-je restée? A force, ll a déteint sur moi. Ses paroles se sont muées chez moi en peur, en angoisses de l'inconnu. il fallait que ça cesse et que je me libère de son emprise.

(...)

Alors ce soir, pendant qu’il marmonnait devant sa télé, j’ai pris le grand couteau de la cuisine et je l’ai tué. (...) Désormais, je suis libre. Je n’éprouve aucun remord en voyant sa tête livide penchée sur le canapé. Pas même de la haine ou de satisfaction, juste de l’indifférence. J’éteins la télé. Je savoure ce silence. Derrière les persiennes, le monde m’attend. J’ouvre la fenêtre, l’air frais m’ampute de tous mes souvenirs.

Ma nouvelle vie commence.

Texte non publié en intégralité
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