dimanche 12 septembre 2010

Les repas de famille

Le thème de l'atelier d'écriture de Gwen aujourd'hui est sur les repas de famille.
Petit récapitulatif :
Depuis que vous êtes marié(e), c’est tous les dimanches le même rituel. Vous êtes de corvée de gigot pour le déjeuner chez Belle-Maman. Celle-ci a, en effet, décrété que vous étiez le (la) seul(e) qualifié(e) pour le découper dans les règles de l’art. Alors avec une certaine complaisance, vous vous levez et empoignez couteau et fourchette géants et entamez, avec une sauvagerie dissimulée, le massacre du gigot aillé. Au fur et à mesure de votre tâche, vous distribuez les tranches dans les assiettes qui se tendent. C’est l’occasion pour vous de passer en revue cette famille…

Alors que les conversations vont bon train, faites donc le portrait rapide des convives assemblés là (douze plus vous, bien sûr!). Quelques lignes pour chacun, l’idée est de brosser les portraits rapidement, à la manière d’un peintre, en essayant de faire ressortir les traits marquants ou les petits détails qui en disent long...

J'ai débordé, je le sais !Mais bon, voici mon texte :

-Hélène, vous découpez le gigot bien entendu ! me dit ma belle-mère. Comme si je n'avais pas vu son sourire en coin et l'étincelle sournoise dans ses yeux.
Je lui rends un grand sourire. Olivier pose sa main sur mon genou sous la table. Un signe pour que je ne bronche pas et que je le fasse sans faire d'histoire. Ce sera un massacre, elle le sait et moi aussi. Si elle m'a désignée c'est pour me mettre à l'épreuve. Une fois de plus. La végétarienne que je suis, se lève de sa chaise et inspire pour se donner du courage. Je m'y prends maladroitement. Ne pas fléchir. Je lève la tête du plat et je la vois qui tapote des doigts sur la nappe.
-Eh bien Hélène ! Le gigot va être froid. Vous ne voudriez quand même pas nous priver de notre repas.

Premier petit pic que j'encaisse sans broncher.
Cette fois, je m'applique. Mon estomac se serre de dégoût et d'appréhension.
-Belle-maman, je vous sers?
Son regard va du plat à mon visage. Va t’elle oser me dire que mes tranche ont l'air d'être découpées avec une tronçonneuse?
J'attends.
-Hélène, ce serait bien d’y mettre un peu du vôtre... Un tel gigot ! Monsieur Hamon le boucher de la place St Louis me l'avait spécialement mis de côté . Quel gâchis!

Je ravale ma salive. Aujourd'hui, je serai plus forte qu'elle.
-Belle-maman, votre assiette, je vous en prie.

Eh oui, je dois appeler Huguette par ce mot froid rempli de distance "belle- maman". Les mots créent des abîmes. Pire des barrières.
Le vouvoiement est obligatoire et de rigueur.
Mince, j'ai oublié que je dois la servir à l'assiette.
Elle me fixe, attend. Quand je me penche près d'elle, j'entends sa respiration fielleuse, son parfum aigre. Un visage long et sec comme toute sa personne. Des pommettes hautes et des lèvres minuscules. Ses ridules auteur des yeux ne lui confèrent aucune tendresse. Pire, ils la rendent encore plus froide. Droite comme un i sur sa chaise, elle me lance un merci sec, glacé suivi d'un long soupir que tout le monde a entendu.
Personne n'ose lui ne faire la remarque. Au mot Saint Louis, les joues de ma belle-sœur se rosissent :
- Vous savez, belle-maman que le prêtre de Saint Louis m'a remercié pour mon aide aux cours de catéchisme et pour la composition florale que j’ai réalisé pour la messe.

Assis à côté d'elle, son mari Pierre prend le relais :
-Mais ma chérie, tu es une fée, la bonté même.
Jean, l'aîné des enfants, 40 ans et commandant de vaisseau. Militaire dans l'uniforme et dans l'âme. Son épouse, Marie, 38 ans ; mère au foyer qui lui a donné quatre enfants. Marie et son éternel chemisier, son gilet, sa jupe juste à la longueur genou. Un visage rehaussé d'un éternel serre-tête. Comme elle le dit, elle voue sa vie à l'éducation de ses quatre enfants : Pierre-Louis, les jumelles Anne-Sophie et Caroline, et Jean-Baptiste.
Jean ne m'aime pas et c'est réciproque. Sa conversation se limite à peu de choses où les mots rigueur, discipline reviennent sans cesse.
Marie se trémousse sur sa chaise et lui chuchote :
-Je crois que tu peux annoncer la bonne nouvelle !

Jean se lève et d'un ton magistral annonce :
-Pierre-Louis a été admis au lycée Naval, dit-il fièrement.
Belle-maman tressaute et pose la main sur son cœur :
-Ton grand-père aurait été fier de toi.

Pierre-Louis l'ainé des petits enfants. Bon élève et arrogant , le fils à papa et à maman. Il sait se montrer l'enfant parfait en famille. Par contre, avouer qu'il fume en cachette et qu'il a déjà pris une première cuite, jamais! Il s'en vante fièrement sur Facebook. Certes, un garçon intelligent mais qui ne sait pas qu'Internet est le nouveau téléphone arabe. Comme son frère et ses sœurs, il est scout. Chez cette branche de la famille Kerguin, c'est une tradition comme la messe du samedi soir.

Ses sœurs Anne-Sophie et Caroline sont les modèles miniatures de leur mère. A 14 ans, elles s’habillent pareilles. Le visage d’Anne-Sophie a perdu les rondeurs de l’enfance et montre les premières prémices de l'adolescence. Elle parle très peu, c'est un enfant secrète. Caroline est toujours souriante et se moque éperdument de tout. Arrivée à l’école, elle va troquer sa jupe et son chemiser contre un jean taille basse et un t-shirt.
-Jean-Baptiste, tes coudes !
Ah, Jean -Baptiste, 10 ans, l'éternel rêveur qui désespère ses parents. Ce gamin aime la campagne et les vaches. Son rêve serait de tenir une ferme. Quand Marie l'a appris, elle en a pleuré.
L'été dernier, il a passé une semaine avec les scouts dans l'Ardèche. Et il s'y est découvert une passion pour l’agriculture.
Comme c'est Marie qui l'avait inscrit depuis Jean la tient responsable.
Marie expie sa faute en brûlant un peu plus de cierges et en répétant des "mais que va-t-on faire de cet enfant?"

-Jean-Baptiste ! Tu te tiens correctement !
Son père est prêt à se lever. Il a hésité mais non, il s’est retenu pas devant la famille.

Mon beau-frère, Hugues, prend la défense de son neveu :
-Mais laisse un peu tranquille cet enfant.

Pour calmer le jeu, je demande à Hugues son assiette.
Jean et Hugues, deux frères que la politique et les idéologies séparent. Gauche et droite ne font pas bon mariage. Hugues, 36 ans, est professeur un quartier où les familles triment. Il aurait pu enseigner dans une école plus prestigieuse mais non. Il veut aider les gamins, les aider à s’en sortir par l’enseignement. C’est par obligation qu’il se rend aux repas de famille. Comme moi.
Jean dit :
-Quand tu auras des enfants…

Phrase assassine et lâche quand on sait qu’Hugues et Annie mariés depuis plus de 10 ans essaient d’avoir un enfant.
Annie ne réagit pas. Les yeux perdus dans le vide, elle s’est enfermée dans la bulle de valium depuis que la dernière FIV a échoué. Son corps qui ne veut pas donner la vie l’a brisée.

La porte s’ouvre brusquement et Marion apparait. C’est la cadette.
Elle embrasse tout le monde et dit à la cantonade :
-Désolée pour le retard, une urgence à l’hôpital.

Brune, grande et élancée, 32 ans et médecin. Marion me fait un clin d’œil, signe que l’urgence était un homme avec qui elle a passé la nuit. Elle veut profiter de la vie, en jouir. Comme elle m’a dit, elle voit trop de drames aux urgences. Le mariage, elle n’y pense pas. C’est une croqueuse d’hommes en tout genre et une épicurienne. Sa mère la sermonne sur le temps qui passe, lui prédit qu’elle finira vieille fille. Et alors ? lui rétorque dans ces cas là, Marion. Où est le problème ?
Marion se sert elle-même. Belle-maman n’apprécie pas et soupire. Une fois de plus.
Chloé, ma fille âgée de 5 ans, me tend son assiette.
-Attend, je vais d’abord servir papa.

Belle-maman sursaute et ouvre la bouche. Tel un serpent prête à cracher son venin.
-Hélène, je suis peut-être vieux jeu mais Chloé n’est pas la fille d’Olivier. Il s’agit de son beau-père.
Je n’ai pas eu le temps de réagir qu’Olivier lui répond :
-Ma chère mère, que ça te plaise ou non, je considère Chloé comme ma propre fille. Je l’élève depuis qu’elle a deux ans au cas où tu l’aurais oublié.
Merci mon chéri !

Belle-maman n’a jamais accepté qu’Olivier « se mette en ménage » selon ses termes, avec une femme qui avait déjà un enfant. Pour elle, Chloé n’est pas sa petite fille et ne le sera jamais. Elle la considère comme une pièce rapportée.
Jean lève la tête de son assiette et dit d’une voix acérée:
-Surtout que la couleur n’aide pas.

Chloé me regarde et me demande :
-Qu’est ce qu’il veut dire ?
-Rien, ma chérie…
Ma voix tremble et le sang me monte à la tête. Chloé, ma fille dont la peau mate, les yeux noirs et les cheveux frisés dérangent.
Belle-maman jubile :
-Hélène, vous ne mangez pas ? Ah, j’avais oublié que ne mangiez pas de viande.
Je la fixe du regard. Olivier se lève et dit :
-On s’en va.

Les larmes aux yeux, je serre Chloé contre moi.
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