mercredi 30 juin 2010

Reine d'un jour

-Lise ! Lise !!!!

Lise ne répond pas. Excédée sa mère monte les escaliers et ouvre la porte de la chambre sans frapper. Pourtant, la consigne est claire. Sa mère doit d’abord frapper et ensuite attendre patiemment qu’elle réponde.

-Mais, m’man, ça va pas d’entrer comme ça !

Lise est assise sur son lit occupée à appliquer un vernis à ongles rouge pailleté. Sa chambre est typique de celle d’une adolescente : des vêtements éparpillés un peu partout, un bureau jonché de magazines, d’hebdomadaires et de CD. Les murs sont recouverts de publicité pour des parfums comme pour masquer la tapisserie rose, seul vestige de l’enfance.

-Tu vas me faire le plaisir de ranger ta chambre ! Mais d’abord tu descends pour m’aider à préparer le repas.
-J’peux pas !

Lise agite ses doigts nonchalamment. Elle a lu dans une de ses revues qu’il faut bouger lentement ses mains pour que le vernis sèche correctement. Lise respecte à la lettre tous les conseils des rubriques beauté. Hors de question de rater sa manucure, son emploi du temps est très chargé ce soir : shampoing puis masque revitalisant pour ses cheveux. Lise ne pense et ne vit que pour ces diktats de l’apparence. Sa bible de chevet se résume à un cahier où elle colle soigneusement toutes ces astuces. Mais ce soir, elle lira l’hebdomadaire dont elle raffole. Il est arrivé ce matin au courrier et Lise attend impatiemment de découvrir quelle sera l’affaire de la semaine. Meurtre ? Enlèvement ? Blottie sous sa couette, elle se délecte de ces abominations.

Sa mère hausse les épaules :
-Mais, ma pauvre fille ! Quand est-ce que tu vas te mettre un peu de plomb dans la tête ?! Tu ferais mieux de penser à tes études …

En avançant, elle pose le pied sur un article au titre racoleur : « une jeune fille torturée par son beau-père ».


-C’est quoi ce torchon ? Un ramassis d’horreurs! Et puis je t’ai déjà dit : tout ce qui est écrit dans les magazines, c’est pas vrai !

Lise l’interrompt sèchement :
-Qu’est ce que tu en sais toi, d’abord ?
Les épaules basses, la mine découragée, sa mère tourne les talons pour disparaitre dans sa cuisine.

Lire reprend sa lecture : pour des jambes fines et musclées, rien ne vaut ces quelques exercices à faire chez soi vingt minutes par jour. Allongez-vous de biais, levez la jambe…Lise soupire. Est-ce qu’elle en a besoin ? Non. Elle trouve ses jambes parfaites comme tout le reste de son corps. L’entretenir, le sublimer encore pour le grand jour, celui où elle ira à Paris détrôner les mannequins actuels. Elles peuvent profiter de cette gloire éphémère. Dans cinq jours, Lise aura 16 ans et elle déjà prévu son avenir. Prendre la poudre d’escampette, quitter ce village paumé et devenir celle que les grands couturiers vont s’arracher. Son esprit est nimbé de paillettes et de rêves acidulés sous l’œil des photographes. Ils la voudront tous, oui, elle, Lise Lurin, future égérie de la mode. Ils se mettront à genoux pour la supplier … Lise rêve ces moments de conquête depuis toujours. Ce sera son tour de parader sur les podiums et de faire la couverture des magazines. Paresseuse, distraite en classe, Lise au fil des années s’est construite un avenir de top-modèle.

Enfant, on lui distribuait des « oh, elle est mignonne ». Fièrement, elle souriait et affichait un air candide. Devant la glace, elle s’essayait à rendre encore plus attendrissant son joli minois.

Maintenant, elle sent le regard des hommes sur elle. Elle aime savoir qu’ils la désirent. Son visage parsemé de tâches de son est empreint de fraîcheur. Ses lèvres rondes et pleines invitent à l’offrande d’un baiser. Ses yeux noisette pétillent de l’impudence de la jeunesse. Il n’y a qu’à la voir marcher, silhouette gracile ondulante dont les reins dansent à chaque pas. Elle met en évidence ses formes par des vêtements seyants et ses longs cheveux blonds bouclés courent dans son dos. La sensualité se dégage dans chacun de ses gestes. Lise est consciente de son pouvoir de séduction. D’ailleurs, elle ne possède que cet attrait physique mais à ses yeux, c’est l’essentiel. Dans son bled, ses admirateurs se résument au facteur qui lorgne sur sa poitrine, au boucher qui la dévore des yeux et à quelques garçons qu’elle juge sans intérêt. Elle ne se retourne pas à leur sifflement, ne daigne même pas leur accorder un regard. Port de tête altier, elle avance comme une reine semant la jalousie et récoltant des remarques. Frivole, elle ne prête pas garde aux piques de méchanceté : celle-ci terminera à faire le trottoir ! elle ferait mieux de travailler plutôt que d’allumer les hommes.
Lise a la tête remplie de robes faites sur mesure, de maquillage et de gloire.

Ce soir, Lise entortillée dans ses douces pensées boude son assiette.
-Lise arrête de rêvasser ! Et mange avant que ça refroidisse !

Lise soupire, passe sa langue sur ses lèvres charnues :
-Je n’ai pas faim… et puis c’est trop gras !
-Pardon ?! Mademoiselle fait sa difficile maintenant !
-Tu crois que les mannequins mangent des pâtes et du gruyère peut-être?

Elle soupire et affiche une moue dédaigneuse.
-Mannequin… Lise il serait temps que tu penses à travailler, tiens d’ailleurs chez nous, il cherche du monde.

Lise coupe sèchement sa mère.
-Je serai mannequin … tu peux dire ce que tu veux ! Mais moi j’ai de l’ambition !

Sa mère pose brusquement sa fourchette et lui répond violemment :
-De l’ambition ? Quelle ambition… ce n’est pas parce que les hommes te reluquent que tu es mieux qu’une autre ! J’ai honte de toi si tu veux tout savoir !
-Lâche-moi ! Et alors, parce que toi tu bosses dans une usine à trier des poulets, je devrais peut-être faire comme toi ??

Lise n’en revient pas que sa propre mère puisse douter de sa beauté. Les pommettes en feu, elle se lève, renverse son assiette sur la table et part en courant s’enfermer dans sa chambre.
Petite fille capricieuse, vexée au plus profond de son amour propre, elle sort de son armoire le sac qu’elle a déjà préparé depuis une semaine. Elle y rajoute ses trousses de maquillage et ses certitudes orgueilleuses. Ce sac représente son chemin vers sa destinée auréolée d’or et d’argent. La gare la plus proche est à une bonne heure de voiture, elle a prévu se s’y rendre en stop puis d’y attendre le prochain train pour Paris. Avec ses économies, elle pourra tenir une quinzaine de jours. Pour la suite, elle ne se fait pas de soucis.

Sa mère frappe à sa porte :
-Bon Lise, je vais travailler … à demain.
Elle ne répond pas.
Dès qu’elle entend la voiture démarrer, elle patiente une demi-heure au cas où sa mère aurait oublié quelque chose. Elle sort, laissant ses clefs sur la table de la cuisine. Son regard se pose une dernière fois sur la maison. Je reviendrai riche, je les épaterai et tous ceux qui m’ont méprisée s’en mordront les doigts…

Lise suit la longue frise des arbres. Le soleil lèche encore les toitures du hameau en cette soirée d’août.
Arrivée à la nationale, elle dépose ses affaires à ses pieds et lève son pouce. Un camion passe et klaxonne, Lise n’a pas froid aux yeux, elle est une adepte du stop pour aller faire du lèche vitrine. Au bout d’une demi-heure, elle a vu défiler trois camions, un tracteur et une voiture où les enfants étaient entassées à l’arrière. A la vue des camions, elle fait comme si de rien n’était. Elle se glisse dans la peau d’une jeune fille ingénue qui se promène au bord de champs par une belle soirée d’été.

Maintenant, elle aperçoit une voiture blanche. C’est bon signe, les commerciaux ont souvent des voitures de cette couleur. Le conducteur, soleil de lunettes sur le nez a mis son clignotant.

La vitre teintée s’abaisse :
-Je vous dépose ? Vous pouvez mettre votre sac dans le coffre si vous voulez.

En moins de deux, Lise est assise côté passager avec ses magazines sur les genoux. L’homme descend le son de la radio pour entamer la conversation. Souriant, bronzé, costard-cravate, Lise le trouve charmant.
- Et vous allez où ?
- A la gare puis je prends le train pour Paris.
- Vous avez votre billet ? Non parce que j’y vais moi aussi à Paris !
- Sans blague…
- Si, si, je vous assure… Ca ne me dérange pas de vous y emmener.

Lise sourit, ses yeux scintillent de mille feux. Sa nouvelle vie commence dès maintenant. Elle en est certaine. Elle n’éprouve aucun remords à s’être disputée une fois de plus avec sa mère. Demain matin, elle se promet de l’appeler pour qu’elle ne s’inquiète pas trop. Au détour de la conservation d’usage, elle apprend que le conducteur s’appelle Jean-Marc et qu’il est commercial pour une boîte d’aluminium.

Lise a remarqué qu’il ne portait pas d’alliance :
-Et vous êtes marié ? Vous avez des enfants ?
Son visage s’est rembruni. Apparemment, elle a posé une mauvaise question.
-Non… enfin c’est compliqué. Et vous, un p’tit copain ? Une jolie fille comme vous ne doit pas manquer de prétendants ?
Lise rigole :
-Je suis libre comme l’air !
-Mais pourquoi vous allez à Paris au fait ?
Si elle raconte qu’elle est partie de chez elle, il risque d’appeler la police et ce sera retour à la case départ avec une interdiction de sortie.
-Je rejoins ma copine. On a va faire nos études à Paris, on a eu toutes les deux notre bac en juin. Mes parents viendront un peu plus tard m’apporter le reste de mes affaires… On a décidé d’y aller un peu plus tôt avec ma copine pour se familiariser avec notre logement, le métro… Enfin voilà.

Ne pas en dire plus. Lise ment avec aplomb et ne laisse rien transparaitre. Jouer avec les mots, emberlificoter la réalité parce qu’elle est moche, Lise y excelle et manie la tromperie avec brio.

L’obscurité recouvre peu à peu l’autoroute, Lise s’assoupit et s’endort. Quand elle ouvre les yeux, elle se rend compte qu’il fait nuit noire. Le moteur est éteint et Jean-Marc n’est pas dans la voiture. Il a dû aller se dégourdir les jambes. Lise aimerait bien aller faire pipi mais ils se sont arrêtés dans un chemin de campagne. Impossible d’ouvrir la portière, Lise commence à avoir peur. Elle avale sa salive, respire un grand coup et essaie les autres portes. Prisonnière dans l’habitacle, elle commence à crier « ohh… s’il vous plaît ».

Jean-Marc arrive. Il a troqué sa chemise blanche contre un bleu de travail. Il se penche vers la vitre. Sans ses lunettes de soleil, Lise voit enfin ses yeux. Brillants et vifs comme ceux des pervers et des bourreaux de ses magazines.

Bientôt, la photo de Lise fera les gros titres. Reine d’un jour… Elle a en a tellement rêvé.
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